La vie est - aussi - ailleurs...

 

L'enfant adopté : Comprendre la blessure primitive - Nancy Verrier

Traduction de Françoise Hallet - Editions De Boeck 2004

Non l'adopté n'est pas - tout à fait - comme les autres

Il y a cinquante ans on se méfiait de l'adoption : de quelle hérédité était porteur cet enfants dont on ne sait pas d'où il vient?

Puis ce sujet est devenu tabou. Il fallait au contraire affirmer que les enfants adoptés n'avaient pas plus de problèmes que les autres, que seul l'amour compte. Comme l'écrit Cécile Delannoy dans un ouvrage que nous avons présenté dans un précédent numéro: " La plupart des parents qui adoptent pensent, en toute bonne foi, que enfants de sang ou enfants adoptés, cela ne fait aucune différence. Mais ils oublient souvent de se demander s'il en va de même pour ces enfants… S'ils ont choisi de les adopter, eux n'ont pas choisi de l'être"

Et puis nous avons été interpellés par l'énorme surreprésentation des enfants adoptés dans les services de pédopsychiatrie et chez les juges des enfants, et par les demandes d'aide qui affluent dans les associations et les services d'accueil téléphonique. Et par le désarroi et la souffrance des familles. Et aussi l'incompréhension des services sociaux face à ce problème inattendu.

Une première étude de Pascal Roman L'adoption à l'étranger et la souffrance des liens , (CNFPE-PJJ 2002) a bien posé le problème; le livre de Cécile Delanoy Au risque de l'adoption ( La découverte 2004) le complète utilement.

Et voilà que paraît en mai 2004 en France la traduction du livre de Nancy Newton Verrier L'enfant adopté: comprendre la blessure primitive (- De Boeck 2004)

L'auteur nous rappelle combien toute étape de la vie est à la fois acquisition et séparation. Mais on minimise, voire on nie, l'aspect séparation : par exemple dans un mariage, on se réjouit, mais il n'est pas rare que la mère du ou de la mariée pleure. On dit "c'est l'émotion", parce que, socialement, on ne veut voir que la face acquisition.

De même, en se réjouissant de l'adoption, on oublie l'abandon qui en est à l'origine. Les adultes, même les spécialistes, minimisent les effets de l'abandon et de la séparation. Pendant longtemps on a pensé que l'enfant ne se souvient pas, parce qu'il est trop petit. En fait, "Les bébés ne sont pas insensibles; c'est nous qui le sommes" (p.21). En réalité ils ont "perdu" leur mère et doivent faire un deuil. Et personne ne les aide dans ce deuil pour lequel il y a au contraire "déni": tout le monde dit: "l'adoption, c'est beau"; "les enfants adoptés ont les mêmes problèmes que les autres"… (p. 26)

"Comme si j'étais la seule à voir que j'étais noire, et que personne ne s'en apercevait " nous disait une jeune adoptée.

En général les thérapeutes disent "leurs problèmes n'ont rien à voir avec l'adoption". (p. 28) Tout cela est de l'ordre du déni.

" Et l'adoption empêche le deuil de l'abandon"

Pourquoi? Le bébé fait un tout avec sa mère. Selon Winnicott, au début de la vie, il n'y a pas un bébé, mais une "mère-bébé". "le bébé et la mère, bien que séparés physiologiquement, sont encore psychologiquement un" (p.33). Si séparation, il y a un trou, un arrachement, une perte d'une partie de soi ("une cicatrice?"). "Je ne crois pas qu'il soit possible de couper le lien avec la mère biologique et de le remplacer par n'importe quel donneur primaire de soins, même s'il est le plus chaleureux, le plus attentionné et le plus motivé possible" (p.35). Même si, adulte, l'enfant abandonné peut comprendre intellectuellement le geste de sa mère, le ressenti est celui de l'enfant. "le bébé abandonné vit à l'intérieur de tout adopté pour toute sa vie". (p.40)

En face d'un deuil non fait, et que la société interdit (on dit "les enfants adoptés sont comme les autres; tous les enfants ont des problèmes": "il n'y a pas de reconnaissance de la perte par l'enfant de sa mère originelle. C'est pourquoi il n'y a pas de permission, implicite ou explicite, de faire son deuil" (p. 83) il y a désespoir, révolte, colère, dépression, somatisation (asthme, dépression, anorexie)… besoin de se défendre contre d'autres pertes possibles.

Comment cela se manifeste?

Tout enfant met en place des modes de relation à autrui, des stratégies.

- lorsque tout se passe normalement, ce sont des stratégies sécures, confiantes.

- sinon, ce sont des modes de protection pour survivre, des mécanismes de défense pour se défendre contre d'autres pertes (affrontement, fuite):

* "je me suis forgé une carapace aussi dure, comme une mère qui est à l'intérieur de moi et qui me protège" me disait une adoptée.

* "la violence physique et verbale" (Pascal Roman)." Besoin de me venger de cette vie qu'on m'a imposée sans me poser la question "

* le manque de confiance en soi, puisqu'ils ont été abandonnés (p.70) (au moment du bac, du permis de conduire,…) " la peur de l'abandon "

*"le besoin désespéré de contrôler totalement chaque situation" (p. 12 et 91) : il n'a pas contrôlé le début de sa vie et voyez où ça l'a mené; " cette vie qu'on a décidé pour nous sans nous demander notre avis"

" parce qu'ils ont été manipulé au début de leur vie, certains adoptés deviennent manipulateurs et contrôlants" (p.107 ) "l'équilibre de la famille dépend de moi; si je suis bien tout va bien". "Ils peuvent amener toute la famille à se plier à leur comportement pour éviter un conflit pour des broutilles" (p.109)

* l'accès de colère (p.70)

* pousser au rejet pour être sûr qu'on ne sera pas rejeté (p.97), "tester ".

* "le besoin de garder une distance pour se sentir moins vulnérable" refus d'être serré dans les bras, dorloté… (p.74)

* "je ne suis pas encore capable de dire à mes parents que je le aime" (p.86)

* "ne pas permettre à une personne perçue comme ayant abandonné l'adopté de revenir dans sa vie: si tu pars, t'es fichu!"(p.88)

* la faciliter de diviser les équipes

Quelle attitude avoir pour aider? Le livre ouvre des pistes sur cette difficile question. Mais avec beaucoup d'humilité Nancy Newton-Verrier dit à propos de sa fille "j'ai dû affronter le fait que jamais je ne pourrais prendre la place de sa mère de naissance. En même temps j'ai dû réaliser que jamais non plus je ne pourrais lui enlever sa souffrance… qu'elle devait la travailler elle-même".

Tous ceux qui s'intéressent à l'adoption doivent lire les livres de Cécile Delannoy et de Nancy Newton-Verrier.

Pierre VERDIER

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